Classer un bâtiment au patrimoine, est-ce l’empailler vivant ?
La Cité Radieuse de Le Corbusier est un “rêve qui a touché au cauchemar”, lors de la vague de canicule de 2026, certains appartements affichaient plus de 30 degrés à l’intérieur. Une interview du journal Le Progrès montre des habitants énervés par la chaleur, qui pensent à déménager si aucune mesure ne sera prise.
La même problématique se retrouve avec les toitures en zinc parisiennes. Ce matériau absorbe fortement la chaleur et peut contribuer à la surchauffe des combles et des derniers étages lors des épisodes de forte chaleur. Pourtant, des expérimentations montrent que les toitures végétalisées où une adaptation de l’isolation peuvent réduire de manière significative la température sous les toits. Leur installation n'est cependant pas autorisée sur tous les bâtiments, notamment lorsque ceux-ci sont protégés au titre du patrimoine ou situés dans des secteurs patrimoniaux, où la préservation de leur apparence historique prime sur certaines transformations.
“Quand il fait 40 degrés à l’ombre à Paris, il peut faire jusqu’à 70°C, 80°C ou 85°C sur du zinc.”
En France, il n'existe pas d'âge minimum strict pour qu'un bâtiment soit protégé au titre du patrimoine. En Suisse, les règles varient selon les cantons, mais plusieurs d'entre eux considèrent généralement qu'un bâtiment doit avoir une trentaine d'années avant de pouvoir bénéficier d'une protection patrimoniale. Bien entendu, dans les deux pays, l'ancienneté ne suffit pas : un bâtiment doit également présenter un intérêt historique, architectural, artistique ou culturel.
Cette information permet de comprendre qu'un bâtiment protégé relativement tôt, parfois dans ses premières années de vie.
Mais être protégé au titre du patrimoine n'est pas sans conséquences. À partir de ce moment, le bâtiment est soumis à des contraintes réglementaires importantes qui compliquent la modification de certaines de ses parties. Ces règles varient selon les pays, les collectivités locales et le niveau de protection dont bénéficie le bâtiment. Il est donc impossible d'établir une liste universelle de ce qui est autorisé ou interdit. Une chose est sûre : toute intervention devient généralement plus complexe. Elle nécessite des procédures souvent très longues et l'accord de plusieurs autorités compétentes.
Particulièrement depuis les années 1990, les chercheurs se questionnent sur l’avenir des bâtiments historiques, et de façon plus récente, depuis une dizaine d’années, sur leur adaptations aux changements climatiques.
“S’appuyant sur la Charte d’Athènes, la Charte de Venise a contribué à établir des modes normatifs de conservation et de restauration tels que les bâtiments importants seraient préservés authentiquement sur la base de preuves provenant de sources primaires. À bien des égards, l’effet d’une telle restauration s’apparente à de la taxidermie dans laquelle le sujet est figé dans le temps—la monture prête à agir, le bâtiment fixé à une date particulière, ni à vieillir à nouveau.”
L’objectif des réglementations patrimoniales est de préserver une œuvre architecturale considérée comme irremplaçable. Un bâtiment historique constitue le témoignage d’une époque, d’un savoir faire, de technique de construction, et d’une façon de concevoir la ville et l’architecture. Dans la plupart des pays occidentaux, le patrimoine est considéré comme un bien collectif : sa valeur dépasse celle de son propriétaire, car il participe à la mémoire commune, à l'identité culturelle et à la continuité historique d'une société.
Dans le cas de la Cité Radieuse, le projet est conçu comme une œuvre totale (Gesamtkunstwerk), car les matériaux, les proportions, les détails constructifs et la relation avec son environnement constituent l'intégrité de l'œuvre conçue par Le Corbusier. Une quelconque modification est alors considérée comme altérant le bâtiment. De la même manière, les toitures en zinc ne sont pas seulement les couvertures de la plupart des immeubles parisiens ; elles composent collectivement le paysage urbain et contribuent à l'identité de la ville.
Cependant, cette volonté de préserver l'authenticité se heurte désormais à de nouveaux enjeux, notamment ceux liés à la transition énergétique et au changement climatique. La question n'est plus seulement de conserver les bâtiments, mais aussi de permettre leur adaptation afin qu'ils restent habitables, performants et résilients. C'est précisément dans cette recherche d'équilibre que les difficultés apparaissent.
Une étude comparative menée par Dóra Mérai, Loes Veldpaus, John Pendlebury et Markus Kip sur quinze pays européens montre que les obstacles à l'adaptation du patrimoine ne proviennent pas uniquement de la sévérité des réglementations. Ils résultent également de la complexité des systèmes de gouvernance. Les responsabilités sont souvent réparties entre plusieurs niveaux d'administration, État, régions, collectivités locales, etc. Ainsi qu'entre différents domaines d'action, comme le patrimoine, l'urbanisme ou l'environnement. Cette fragmentation rend les procédures longues et parfois contradictoires, les différents acteurs ne poursuivant pas toujours les mêmes objectifs.
Les auteurs distinguent plusieurs modèles européens. Dans des pays comme l'Angleterre, les Pays-Bas ou la Suède, les cadres réglementaires laissent davantage de place à la négociation entre les autorités et les porteurs de projet. Cette flexibilité facilite l'adaptation des bâtiments, tout en maintenant un contrôle sur les interventions afin de préserver leur valeur patrimoniale. À l'inverse, d'autres pays se caractérisent par une séparation plus marquée entre les politiques de protection du patrimoine et les politiques d'aménagement. Les procédures y deviennent plus complexes, les compétences sont réparties entre plusieurs institutions et les projets doivent souvent obtenir des validations successives à différents niveaux administratifs.
Cette récente vague de canicule m'a inspiré le thème de cet article, et m’a questionné sur notre rapport à l'héritage. Ça m'a rappelé un cours d'histoire de l'urbanisme que j'avais suivi lors de mon échange à Rome. Un jour, le professeur nous a partagé son avis sur les perturbations des découvertes archéologiques lors des travaux de la nouvelle ligne de métro au centre de la ville de rome. Sa réflexion m'avait beaucoup surprise venant de la bouche d’un historien : pour qu'une ville continue à fonctionner et demeurer agréable à vivre, elle doit parfois accepter de transformer et perdre une partie de son héritage afin de laisser place à un nouveau.
Cette remarque, formulée presque en passant il y a plus de cinq ans, ne m'a jamais quittée. Comment concilier la préservation d'un patrimoine qui témoigne de notre histoire avec la nécessité d'adapter les villes aux besoins contemporains ? Que sommes-nous prêts à perdre pour répondre aux besoins actuels, qu'il s'agisse du changement climatique ou de l'évolution de nos modes de vie ? Et, à l'inverse, que choisissons-nous de préserver, et pourquoi ?
Notes sur le graphique:
Groupe 1 (Allemagne, Autriche, Suède, Pays-Bas, Angleterre) :
« [...] Cela crée un espace dans lequel le changement et la valeur patrimoniale peuvent être négociés, permettant plus facilement une approche adaptée à chaque projet de réutilisation adaptative. Cette flexibilité favorise généralement la réutilisation, mais elle comporte aussi des risques : les décideurs peuvent, par exemple, choisir de refuser un projet de réutilisation ou, au contraire, d'approuver des propositions préjudiciables. Si les réglementations en matière de patrimoine peuvent être strictes, les politiques publiques et les mécanismes de financement sont souvent orientés vers la remise en usage des bâtiments, avec la possibilité de négocier les transformations matérielles. [...] Les trois pays qui relèvent le plus clairement de cette catégorie sont l'Angleterre, les Pays-Bas et la Suède, car leurs dispositifs de conservation et de planification soutiennent le plus explicitement la réutilisation adaptative du patrimoine, parfois en élaborant directement des politiques destinées à encourager cette pratique. »
Groupe 2 (Pologne, France, Italie, Flandre, Espagne, Portugal) :
« [...] À l'instar des pays du groupe 1, certains disposent de systèmes de réglementation du patrimoine solides et bien dotés en ressources. Toutefois, les pratiques de réutilisation adaptative y sont plus difficiles en raison d'un cadre de protection patrimoniale rigide, combiné à un manque d'intégration entre les systèmes de planification territoriale et de gestion du patrimoine. Cette situation engendre des complexités et des contradictions qui constituent des obstacles aux projets, en particulier aux initiatives citoyennes. Dans plusieurs cas, les responsabilités officielles en matière de patrimoine et d'aménagement relèvent de différents niveaux de gouvernement, sans que la répartition des compétences soit toujours clairement définie. Un problème fréquent réside dans le fait que la responsabilité des biens patrimoniaux protégés au niveau national incombe aux autorités régionales ou nationales, tandis que la planification spatiale et la réglementation sont assurées à l'échelon local. Cette configuration, conjuguée à un manque de capacités institutionnelles et de financements, peut entraîner des délais procéduraux importants (par exemple lorsque toutes les demandes locales doivent être approuvées au niveau régional) ainsi que des procédures complexes. [...] Dans l'ensemble, la réutilisation adaptative du patrimoine dans cette catégorie se caractérise par une forte complexité, rendant les projets portés par des initiatives locales plus difficiles à mettre en œuvre, en raison de dispositifs institutionnels opaques et difficiles à appréhender, notamment pour les acteurs ne disposant ni de l'expérience, ni du temps, ni des capacités, ni des ressources nécessaires. »
Bibliographie:
Foster, Gillian, and Ruba Saleh. 2021. "The Adaptive Reuse of Cultural Heritage in European Circular City Plans: A Systematic Review" Sustainability 13, no. 5: 2889. https://doi.org/10.3390/su13052889
Neveu, Marc J. 2018. “Taxidermy or Translation?” Journal of Architectural Education 72 (2): 185. doi:10.1080/10464883.2018.1496712.
Prados, Justine. 2024. “À Paris, la végétalisation d’un toit fait baisser la température intérieure jusqu’à 17°C en plein été”. Vert.
Garapon, A. et Arthur Collot. Juin 2026. “Vivre dans un monument classé en pleine canicule : l'enfer des habitants du Corbusier à Firminy.”Le Progrès.